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Marie et les apôtres à la Pentecôte, © D.R.La vie spirituelle, pour un chrétien, n'est pas une vie supplémentaire. Elle est plutôt l'englobant de sa vie biologique et psychique, là où il lui a été donné de vivre. Cette vie spirituelle est un déploiement de la grâce reçue au baptême, celle de devenir "enfant de Dieu". Il s'agit donc d'entrer chaque jour un peu plus dans cette relation filiale au Père des cieux. Jésus en est le pédagogue et le maître : rien ne peut se faire sans lui. L'enjeu de la vie spirituelle est considérable, notre destinée finale en dépend. Cet amour de Dieu pour nous est un feu inextinguible, révélé par le Christ : sinon, comment aurait-on pu le savoir ?

W-G Congdom - © D.R.

"Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé"" (Luc 12,49)

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Structure de l'homme

La structure de l'homme, selon l'anthropologie biblique, peut être représentée par ce schéma (extrait du livre "Le Psychique et le Spirituel", P. Denis Biju-Duval) :

Symbolique biblique de l'homme - © Le Psychique et le Spirituel - Denis Biju-Duval

Sont réunies, ici, la conception tripartite de l'homme - corps, âme et esprit - et la conception vétérotestamentaire : l'homme comme chair et esprit. La chair désignant, en fait, l'homme dans ses capacités naturelles (corps et psychisme).

Le cœur c'est le lieu des décisions libres, de la conscience, "le premier de tous les vicaires du Christ" (cf. Cec 1778) selon la belle expression du cardinal Newman. L'Esprit Saint vise ce sanctuaire, ce cœur profond de l'âme (ou sa "fine pointe", dans la spiritualité carmélitaine).

Le grand psychothérapeute Viktor Frankl, tout en ne débordant pas de son cadre, distinguera de manière absolue l'inconscient des pulsions (Freud) de l'inconscient spirituel, le lieu du sens, de la liberté, de la responsabilité (cf. Le Dieu inconscient). Il fondera la logothérapie ou thérapie par le sens (logos).

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L'icône endommagée

"Il nous faut avoir avant tout un cœur pur, des intentions pures, l'esprit ouvert, ce qui n'est pas toujours le cas... afin de pouvoir écouter, regarder et voir la beauté cahée [de l'autre]. Chacun de nous est à l'image de Dieu, et chacun de nous est semblable à une icône endommagée. Mais si l'on nous donnait une icône endommagée par le temps, par les évènements, ou profanée par la haine des hommes, nous la traiterions avec tendresse, avec révérence, le cœur brisé. C'est à ce qui reste de sa beauté, et non à ce qui en est perdu, que nous attacherions de l'importance. Ainsi, nous devons apprendre à réagir envers chacun..."
Anthony Bloom, moine orthodoxe

Pour un chrétien sa vraie vie spirituelle commence au moment où il décide d'accueillir Jésus en lui comme Marie l'a accueilli, sans préjuger de ce qui allait se passer. C'est un mystère de conceptionn du Christ en nous sous l'action de l'Esprit Saint, jusqu'au moment où, comme saint Paul, nous pourrons dire - et le vérifier - que : "ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi".

La vie spirituelle est donc un chemin de sainteté : il ne s'agit pas d'atteindre un idéal mais de vivre de plus en plus uni à une personne, le Christ. Cela nous garde de l'idéologie et de l'orgueil, normalement...

Mais la vie spirituelle n'est pas une fin en soi : le but, comme le dit Thérèse de l'Enfant-Jésus, c'est d'aimer Jésus et de le faire aimer. Ce qui implique à la fois une passivité - se laisser faire par l'Epoux - et une activité, c'est-à-dire la mission, l'oraison contemplative pouvant en être une, bien sûr.

Il ne faut pas non plus se faire d'illusion : on peut être "spirituel" et être au service du démon, de ce "pur esprit" très attentif à ceux qui ont une fibre spirituelle indéniable. Le dernier totalitarisme, celui de l'Antichrist, sera nécessairement spirituel, ce qui signifie qu'en matière d'horreur et de mensonge "vous n'avez encore rien vu".

Il ne peut donc exister de vraie vie spirituelle qui s'enracinerait hors du cœur de Jésus, de son cœur filial, doux et humble. Le Christ nous aime à la folie et désire tant nous entendre lui parler jour et nuit ! L'amour et le feu vont bien ensemble...

I – Jésus révèle son cœur à Marguerite-Marie

Entre 1673 et 1675, à Paray-le-Monial, Jésus apparaît à Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), visitandine. Il lui révèle les secrets de son cœur et son amour mal-aimé, méprisé. C’est une plainte qui s’adresse d’abord à ceux qui se sont consacrés à lui :

Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné, jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes, par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour. Mais, ce qui est encore plus rebutant, c’est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés.
Jésus lui dira par ailleurs :
"Je brûle du désir d'être aimé." "J’ai soif, mais d’une soif si ardente d’être aimé des hommes au Saint-Sacrement, que cette soif me consume." (T2 § 108)
Il y a deux aspects essentiels dans le message de Jésus :
- son cœur est embrasé d’amour pour les hommes : celui qui consume est aussi consumé
- et il n’en reçoit qu’ingratitude.
Il revient à ceux qui seront touchés :
- de rendre amour pour amour à Jésus,
- de réparer ces offenses, de consoler son cœur.

L’amour du Christ pour les hommes ne peut être que total puisque Dieu est amour (1Jean 4,7). Il n’a pas d’amour pour les hommes, il est amour pour les hommes. Et donc naturellement attracteur puisque l’homme est fait à son image (trinitaire). Mais l’image peut être très distordue : la ressemblance est perdue ou quasiment. Il faut être un grand expert des âmes pour déceler l’image de Dieu parfois dramatiquement altérée dans ceux qui commettent le mal. L’image est du côté de l’essence de l’homme, la ressemblance du côté de l’existence, c’est-à-dire du côté des choix posés librement :

Vois, je te propose aujourd'hui vie et bonheur, mort et malheur. (Deutéronome 30 ,15).

Dieu veut le bien de sa créature et ce bien ne peut être que la participation de l’homme à son être divin. Le problème, pour l’homme, n’est donc pas d’ordre naturel puisque, par nature il est attiré par Dieu : il est, naturellement, "théotrope", comme le tournesol est héliotrope. Le problème de l’homme est purement spirituel, c’est-à-dire de l’ordre de sa liberté, pour arriver à la ressemblance. L’homme a donc à répondre à cette question simple que lui pose Dieu : "Veux-tu, oui ou non ?". Une vie lui est donnée pour y répondre. Après quoi les choses seront fixées, éternellement. Ce n’est pas une réponse intellectuelle que Dieu attend mais une réponse existentielle qui engage tout l’homme corps, âme et esprit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force" (Mc 12,30). Avec, donc, tout ce que cela signifie d’expériences à vivre et à confronter non pas à une théorie, pour l’infirmer ou la confirmer, mais à la Parole qui est seule normative. L’homme est ainsi appelé à faire un choix purement spirituel ce qui suppose des purifications au niveau corps et âme, c’est-à-dire au niveau de la nature.

Parmi les douze promesses que fait Jésus à Marguerite-Marie la septième nous intéresse tout spécialement : "Les âmes tièdes deviendront ferventes". En effet Jésus se plaint de l’ingratitude, de l’indifférence, dans la droite ligne des reproches qu’il fait à l’Eglise de Laodicée :

Je connais ta conduite : tu n'es ni froid ni chaud -- que n'es-tu l'un ou l'autre ! -- Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. (Apocalypse 3, 15-16)

Voilà donc une parole terrible qui concerne spécifiquement les chrétiens : la tiédeur est pire que la froideur car la tiédeur suppose, bien sûr, que le cœur ait été préparé et déjà touché par la Parole et les actes du Christ, et qu’il ait pris une option lucide d’indifférence confortable, de relativisme.

La tiédeur est incompatible avec les entrailles de miséricorde de Dieu, il la vomit. Commentaire du Père Molinié : "Il vaut tout de même mieux se tromper d’infini que de renoncer à l’infini" (Naître de nouveau) La tiédeur suppose un équilibre entre le chaud et le froid, un état stabilisé et recherché comme tel. Au simple plan humain une relation amoureuse qui en arriverait là serait une mascarade. Ce ne serait plus une relation amoureuse. A plus forte raison avec le Christ qui nous a prouvé son amour en nous donnant sa vie, non seulement sa vie humaine mais aussi sa vie divine. En revanche, il y a une possibilité de salut pour la froideur car elle est souvent celle du pécheur qui, un jour prend conscience de son péché et se repend, se convertit. Ou celle du rationaliste qui, un jour, mystérieusement, est frappé par la grâce (célèbres conversions de Paul Claudel, d’André Frossard, de Joris-Karl Huysmans, d’Alphonse Ratisbonne, et de bien d'autres). Haut

II – Le feu, image de Dieu dans la Bible

Chagall - Moïse et le buisson ardentIl y a quelques images bibliques importantes dans la Bible présentant Dieu comme un feu, une fournaise ou comme un amant enflammé. S’il n’est pas le feu lui-même, il se tient au milieu et parle, au Sinaï par exemple :

Et le Seigneur vous a parlé du milieu du feu : une voix parlait, et vous l'entendiez, mais vous n'aperceviez aucune forme, il n'y avait rien d'autre que la voix. Il vous a communiqué son alliance, les dix paroles qu'il vous a ordonné de mettre en pratique, et il les a écrites sur deux tables de pierre. (Deutéronome 4,12-13)

Tout comme au buisson ardent :

Moïse regarda : le buisson était embrasé mais le buisson ne se consumait pas. Moïse dit : "Je vais faire un détour pour voir cet étrange spectacle, et pourquoi le buisson ne se consume pas." Yahvé vit qu'il faisait un détour pour voir, et Dieu l'appela du milieu du buisson. "Moïse, Moïse", dit-il, et il répondit : "Me voici." Il dit : "N'approche pas d'ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte." (Exode 3,2-5)

Ces deux exemples montrent que ce feu n’est pas destructeur – il pourra l’être ailleurs – il est le contexte de l’appel, de l’Alliance. Au buisson ardent il y a cet aspect mais plus encore. Deux points, très largement commentés, sont à souligner :
- le premier concerne cette union entre le divin représenté par le feu et l’humain par le buisson. Cette alliance ne détruit pas l’homme. Le meilleur exemple en est le Christ lui-même en qui ces deux natures sont unies sans confusion. Et concerne également Marie qui a porté en elle cette double nature. Nous sommes également appelés à vivre cette alliance,
- le second point est la sainteté de cette alliance : Moïse ne peut s’approcher du buisson, une figure de la sainteté, mais il est invité à retirer ses sandales pour reprendre contact avec la terre sainte, c’est-à-dire la nature originelle de l’homme avant le péché – la "Adama". Cela fait penser à Lourdes : au moment de la première apparition Bernadette était en train de se déchausser pour traverser le ruisseau. Elle allait retrouver, en quelque sorte, les conditions du paradis initial avec Marie. La lumière et le feu mais également l’air et l’eau – parmi les signes fondamentaux de Lourdes – sont "repris" comme pour montrer que le cosmos lui-même est appelé à une régénération : "Dieu est le Père de toutes les choses créées, et Marie la mère de toutes les choses recréées" (Prière de saint Anselme à Marie).

Il y a beaucoup d’autres mentions du feu dans la Bible sur lesquelles nous n’insisterons pas car elles sont bien connues. Pensons par exemple aux prophètes dont Elie, un homme de feu, est le modèle par excellence : il ne saurait en être autrement de celui qui porte la Parole de Dieu dans le monde. Les anges sont également présentés comme des êtres de feu, parfois même non distingués de Dieu.

Dieu se présente également comme un amant jaloux qui veut combler la bien-aimée et, en même temps, dévorer les ennemis qui s’opposent à lui. Le feu peut donc avoir deux visages : celui de la passion amoureuse ou celui de la colère, selon les dispositions intérieures de chacun (évidemment, Dieu, lui ne change pas : il est amour) :

Yahvé, ta main est levée et ils ne voient pas ! Ils verront, pleins de confusion, ton amour jaloux pour ce peuple, oui, le feu préparé pour tes ennemis les dévorera. (Isaïe 26,11)

Il y a aussi le feu comme instrument du sacrifice. Et tout spécialement de l’holocauste qui symbolise ce qui doit être totalement donné ou redonné à Dieu, irrévocablement. Dans le Nouveau Testament cet aspect-là réapparaît avec force dans l’épitre aux Romains. Saint Paul reprend cette figure du sacrifice pour en évoquer la finalité qui est d’ordre spirituel :

Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu: c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre. (Romains 12,1)

Ce sacrifice que Dieu demande à l’homme, le don de soi irrévocable, n’est rien d’autre que ce que Dieu vit en lui-même (ad intra) ou en relation avec ses créatures (ad extra) : il se donne sans cesse et ne se reprend jamais. Jésus dira, évoquant sa fin et la Pentecôte :

Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! (Luc 12,49) Haut
III – Dans la littérature mystique

Thérèse en prière - © D.R.Cette perception de Dieu comme feu, comme fournaise, est évidemment reprise à différents degrés dans les écrits mystiques. Nous ne citerons que Thérèse de l’Enfant-Jésus parce que sa spiritualité a bien des points communs avec ce qu’a vécu Marguerite-Marie dans sa relation à Jésus. S’agissant de Thérèse trois axes importants sont à retenir :

1. Rendre amour pour amour à Jésus. Thérèse emploiera une autre expression venant de saint Jean de la Croix (CS str. 9) : "O Jésus, je le sais, l'amour ne se paie que par l'amour" (MsB 4 r°). Dans la première partie de sa vie, elle voulait aimer Jésus de son amour à elle. C’était généreux mais, finalement, encore naturel, dans cette perspective de "l’invitation en retour" dont parle Jésus :

Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, et tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre. (Luc 14, 13-14)

Thérèse s’est rendue compte que son amour si généreux de jeune Carmélite, aimer Jésus autant que lui l’aimait, était impossible puisque son amour à elle – mais non pas son désir – restait nécessairement limité et n’était pas sans tache. Elle a compris qu’elle ne pourrait vraiment aimer Dieu qu’avec l’amour même de Dieu. La seule manière d’y arriver consistait donc à être de plus en plus unie à Jésus, au Fils et de croire sans l’ombre d’un doute ce que le père de l’enfant prodigue dit à l’aîné : "Tout ce qui est à moi est à toi" (Luc 15,31) ou ce que Jésus dit de son Père (Jean 17,10). Cet amour de l’humanité du Christ – dont témoigne son propre nom de religieuse – lui permet ce contact intime avec sa divinité puisque le Christ est à la fois homme et Dieu. Et c’est donc l’Esprit Saint, c’est-à-dire l’amour même qui, en elle, peut aimer le Père et le Fils et ses frères humains, même les moins aimables.

2. Le deuxième point fondamental que mettra en lumière Thérèse c’est la condescendance (dans son sens noble) de Dieu, c’est-à-dire le bonheur qu’il a à s’abaisser jusqu’au néant créaturel pour l’élever jusqu’à la vie divine :

Je ne suis qu'une enfant, impuissante et faible, cependant c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus ! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu Fort et Puissant. Pour satisfaire la Justice Divine, il fallait des victimes parfaites, mais à la loi de crainte a succédé la loi d'Amour, et l'Amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature... Ce choix n'est-il pas digne de l'Amour ? Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'il s'abaisse, qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant... (MsB 3v°)

Ce que dit Thérèse ici s’applique merveilleusement à l’eucharistie : l’Esprit-Saint transforme l’hostie, de la pure matière, en pure vie : c’est inouï et crucifiant pour l’intelligence et les sens.

3. Le thème de l’holocauste est au cœur de son Acte d’Offrande :

Afin de vivre dans un acte de parfait Amour je m'offre comme victime d'holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous. (Pri 6)

Thérèse a compris plus que d’autres qu’il n’y avait pas moyen d’échapper à cet holocauste. Tout simplement parce que Dieu n’est qu’amour brûlant. Il est amour brûlant pour les élus et tout autant pour les damnés. Pour les élus cet amour est une béatitude, pour les damnés c’est une persécution. Si nous ne consentons pas à être brûlés sur cette terre, nous le serons nécessairement après notre mort. Celui qui brûle en enfer est justement celui qui refuse de se donner à Dieu et aux autres : ce n’est donc pas une punition divine mais le fruit détestable d’une liberté aliénée, repliée sur le "moi haïssable" car orgueilleux.

Au Purgatoire les souffrances sont différentes : c’est essentiellement la souffrance d’être pour un temps – qui doit sembler une éternité – séparé du bien-aimé, de ne pouvoir s’unir à lui. On dit même, avce justesse, que plus la fin du Purgatoire est proche plus la souffrance devient intense, ce qui est bien normal quand le cœur est purifié de ses mauvaises manières d’aimer, quand il peut donc s’embraser, impatient de rendre enfin "amour pour amour" au bien-aimé. Le Purgatoire est en quelque sorte un temps de fiançailles vécu selon ce que souhaite l’Eglise, ce n’est pas un mariage à l’essai. On peut le voir aussi comme une "couveuse" selon le mot d’un théologien. Haut

IV – Le feu : diffusion, contact, purification
1 – Diffusion

Saint Thomas d’Aquin dira que le Bien est ce qui se diffuse de soi-même (bonum diffusium sui) : Dieu se communique donc comme un feu par son Esprit-Saint qui est l’amour en personne. Haut

2 – Contact

© Quitterie de Castelbajac - L'eucharistie est le contact ordinaire le plus intime avec le bien-aimé. Mais Jésus prendra réellement dans ses bras Marguerite-Marie ! Le feu se communique par contact, par une rencontre. Comme Dieu se plaît à utiliser des médiations, il "compte" sur nous pour se diffuser. Nous sommes alors, ou nous ne sommes pas, les canaux de sa grâce, de son amour ; en un mot nous sommes ou non pneumatophores. Nous ne sommes en aucun cas sources de l’Amour : nous en venons et nous y retournons après une vie qui devrait se résumer à deux choses : "aimer Jésus et le faire aimer" ou ce qui revient au même, "aimer l’amour et le faire aimer". S’il en était vraiment ainsi nous réaliserions l’œuvre de Dieu et non pas les nôtres, aussi belles et finalement inutiles soient-elles. "La vie éternelle [l’ancrage définitif dans l’amour], c'est qu'ils te connaissent toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ." (Jean 17,3) Dans le compte-rendu du procès de béatification de Thérèse une sœur témoigne ainsi, parlant de la sainte :

Où elle m'a paru le plus admirable, c'est sur les prêtres. Je ne compte plus le nombre de ceux que la lecture de "l'Histoire d'une âme" a fait passer de la tiédeur à la ferveur, de la ferveur à la vie parfaite, et même quelquefois du péché à l'état de grâce. [Comment le savez-vous ?] : Par les lettres qu'on m'adresse constamment. J'ai aussi reçu souvent au parloir des prêtres dont la ferveur s'était rallumée ou accrue au contact de sœur Thérèse."
"Transformée en "vive flamme", elle désire communiquer ce feu."

Ce contact avec le ciel n’est pas que spirituel, le corps y participe d’une manière ou d’une autre, parfois douloureusement, parfois dans la tendresse : Jésus prendra dans ses bras Marguerite-Marie. La vierge Marie apparaissant aux enfants de l’Ile-Bouchard (1947) les embrasse :

"Elle se penche, elle prend ma main - j'ai senti la tiédeur de sa main - elle l'a retournée, et elle a posé un baiser sur le bout de mes doigts. Ensuite au tour de Nicole. Mais Laura et Jeannette étaient trop petites. Alors je soulève Laura, puis Jeannette, sans sentir leur poids... Après avoir embrassé nos mains, elle nous dit: "Revenez ce soir à 5 heures et demain à 1 heure." Et elle disparaît dans sa belle lumière." Haut
3 – Purification

Le feu commence par nous purifier pour nous communiquer sa beauté : c’est l’image de la bûche utilisée par Saint Jean de la Croix (Montée au Carmel L2, Ch10) qu’il compare à notre âme :

Le feu matériel quand il s'attache au bois commence par le sécher, il en chasse l'humidité, et lui fait pleurer l'eau qu'il contient. Il le rend ensuite noir, obscur, désagréable à voir et de mauvaise odeur. Après l'avoir ainsi progressivement séché, il met à nu et chasse dehors tous les accidents obscurs contraires à la nature du feu. Après quoi, il l'échauffe et l'enflamme au-dehors. Enfin il le transforme en soi et lui communique sa propre beauté.
Commentaire : "Le feu n'est pas là pour détruire la bûche en la méprisant, mais le feu se communique à la bûche justement pour lui communiquer la propre beauté du feu. Il ne peut communiquer cette beauté intrinsèque liée au feu que s'il allume la bûche et que celle-ci veut bien mourir pour le feu."

Nous, qui sommes des bûches, ne pouvons passer de ce monde à l’autre sans y laisser notre vie, à la fois corporelle et psychique car notre ego lutte de toutes ses forces contre la "surnaturalisation" à laquelle l’homme est appelé, comme les anges en leur temps : "Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera" (Marc 8,35). La vie désigne ici celle qui doit passer pour entrer dans la vraie Vie (Zoe). Haut

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Nos blessures sont nos vrais talents

Il ne faut pas confondre la vie psychique ou intellectuelle avec la vie spirituelle. Il existe de grandes inetlligences qui, malheureusement, sont affligées d'une certaine stupidité spirituelle. L'orgueil, l'aversion pour l'agenouillement, peuvent en être la raison.

Le matériau psychique, quel qu'il soit, est un excellent combustible pour le feu de l'Esprit. Nous sommes configurés au Christ et comme il est dit à propos du serviteur souffrant : "dans ses blessures nous trouvons la guérison." (Isaïe 53,5) Les grâces passent donc par ces blessures qui sont les portes de notre foi dans nos relations à Dieu et de notre compassion dans notre relation aux autres. Saint Thomas est guéri de son incrédulité en touchant les plaies du Christ. Ainsi nos vrais talents peuvent être nos blessures.

A cet égard le cas de Thérèse de l'Enfant-Jésus est remarquable : elle n'a pas été épargnées par les blessures affectives : mise en nourrice très tôt et ainsi éloignée de sa mère, à quatre ans et demi elle la perd, etc. Il lui faudra 10 ans pour guérir de tout cela, pour retrouver sa "force d'âme".

Le soir de Noël 1886 (cf. le récit) elle va poser un acte spirituel très fort alors que le terreau psychologique, affectif, est bien fragile. Ce soir-là, elle a exercé pleinement sa liberté en choisissant de faire plaisir aux autres, en s'oubliant en leur faveur. Cet acte lui permettra de sortir de ses replis et de déployer sa vie aux dimensions du monde. Sans cet acte elle n'aurait jamais pu entrer au Carmel, ce qui aurait été une catastrophe silencieuse pour ces centaines de millions de personnes qui ont pu la connaître, l'aimer et recevoir ant de grâces par sa médiation...

Nous ne serons pas jugés sur nos blessures, ce qui serait injuste, mais sur ce que nous en avons fait. Ainsi la vie nous interpelle sans cesse et nous demande des choix de plus en plus radicaux, jusqu'au dernier, face au Christ lui-même.

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V – Les résistances au feu

Il est nécessaire de répertorier rapidement ce qui fait obstacle à notre embrasement car si ce n’est pas là notre désir alors nous sommes dans l’illusion quant à notre destinée et, plus urgemment encore, quant à ce que Dieu veut pour nous dès cette terre. Dieu est simple : il peut faire feu de tout bois ! Il y a beaucoup de résistances à cet embrasement. Certaines sont dangereuses et peuvent conduire à la mort éternelle : c’est ce que laisse penser la tiédeur reprochée à l’Eglise de Laodicée. Cette tiédeur a pour origine, selon Jésus lui-même, ce qu’on pourrait appeler "un certain orgueil de la vie" qui conduit à l’aveuglement :

Tu t'imagines: me voilà riche, je me suis enrichi et je n'ai besoin de rien; mais tu ne le vois donc pas : c'est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! Aussi, suis donc mon conseil : achète chez moi de l'or purifié au feu pour t'enrichir ; des habits blancs pour t'en revêtir et cacher la honte de ta nudité ; un collyre enfin pour t'en oindre les yeux et recouvrer la vue. Ceux que j'aime, je les semonce et les corrige. Allons ! Un peu d'ardeur, et repens-toi ! (Apocalypse 3, 17-19)

L’Eglise de Laodicée représente le "chrétiennement correct" : on est content de ses bonnes œuvres, il est de bon ton de vivre sans audace et sans éclat sa vie chrétienne. On prie un peu, on va à la messe, on se donne plus ou moins en modèle. On ne parle surtout pas des sujets qui fâchent, la langue de bois s’impose. Et puis, dans le meilleur des cas, on veut bien donner ce qu’on a (nécessairement limité) et non pas ce qu’on est (ce qui ne passe pas). On accepte quelques purifications, on remet un peu d’ordre dans a vie lors du Carême et quand le cœur est bien nettoyé (vie morale) on oublie d’y mettre Jésus (vie spirituelle). Résultat : sept démons investissent aussitôt cette demeure si bien récurée (Luc 11,26). Haut

VI – Ce qui empêche le feu de prendre
ou de se propager

Dans la réalité matérielle du feu nous trouvons au moins quatre empêchements majeurs à ce que le feu prenne et/ou se propage. Nous pouvons les transposer au niveau de l'âme.

1. L’absence même d’objet consumable
- on n’est pas là, dans le hic et nunc, dans ce présent où Dieu veut se donner. Deux conséquences :
- l’acédie : rapport déformé à l’espace : on ne trouve pas son lieu, n’importe quel alibi est bon pour quitter la prière. Petit à petit se met en place le dégoût, l'indifférence pour les choses spirituelles,
- la tristesse : rapport déformé au temps caractérisé par l’éternel regret des choses du passé, les rêves grandioses d’un lendemain enchanté, ...

2. Offrir au feu un objet non consumable ou une fausse réalité
- croire à l'idée d'un paradis terrestre, à un monde de justice et de paix réalisable dans l'histoire...
- faire siennes les idéologies ecclésiales. Exemple : faire notre unité par nous-mêmes (cf. Genèse 11 : la tentation de Babel).
3. L’objet est ignifugé
- le refus d’être uniquement jugé sur l’amour
- tout ce qui est mis en place pour se protéger :
- le faux self, le narcissisme,Narcisse, Le Caravage
- une affectivité sous contrôle,
- se délecter de ses qualités naturelles,
- l’orgueil (se complaire, par exemple, dans ses succès apostoliques) ou son avatar, la fausse humilité : "la sainteté c’est pour les grandes âmes" ; "je ne veux pas déranger Jésus pour si peu" ; "je n’ai pas le droit de me plaindre…",
- la séduction : faire venir à soi au lieu de tourner l'autre vers le Seigneur,
- faire entrer l’esprit du monde dans son âme ou dans l'Eglise (exemple : les techniques de marketing dans l’Eglise ; le coaching, l’évaluation comptable des résultats d’un plan pastoral, etc.
- une certaine cosmétique spirituelle : la prière, l’aumône et le jeûne ne sont pas pratiqués dans le secret, etc. On a tout lu et tout vu...
4. Espace clos, manque d’oxygène

- au niveau psychique ou social : un contexte incestuel, fusionnel, l’affaiblissement du différencié (sexe, génération), la négation de la bonté de l’altérité (on est tous égaux…) et du manque, alors qu’il est inscrit dans la chair de l’homme dès l’origine. Il est important de relire ce que Jésus à dit à sainte Catherien de Sienne, rappelé à l'article 2515 du Cec,
- au niveau moral : le péché est le plus sûr étouffoir de la vie dans l'Esprit. D'autant plus qu'il est installé et structurel. Exemples de perversions morales : le mensonge, la double vie, la manipulation :

Aussi bien, vérité ou mensonge, qu'importe au pervers, lui pour qui seule compte l'efficience ; que lui importe que ses dires soient en eux-mêmes vrais ou faux, pourvu qu'ils soient crédibles ; la crédibilité lui tiendra lieu de "vérité", et fera bien mieux son affaire ; que lui importe également que nos dires soient vrais : si jamais il les entend, et qu'ils ne lui conviennent pas, il aura tôt fait de les retourner, en usant du mode projectif. (Le Génie des origines, p. 295, P-C Racamier, Payot, 2007)
- au niveau spirituel : volonté de toute(puissance, "d’assurer" ; illusion de l’immédiateté dans la relation à Dieu ; abandon de l’oraison,
- perversion de la vie théologale :

- la foi se limite à croire (adhésion purement intellectuelle),
- l'espérance se transforme en espoir (déçu, il conduit au désepoir),
- la charité perd sa dimension verticale : ne reste que de la philanthropie (horizontalité). Haut

VII – Les bonnes dispositions intérieures

La première de toutes les bonnes dispositions c’est l'amour de la vérité, inséparable de l’humilité vécue dans ses deux dimensions :
- l'humilité ontologique : reconnaître notre néant et en être heureux car nous sommes alors assurés que Dieu s’abaissera jusqu’à nous pour nous embraser (cf. Thérèse, très mariale en cela). C’est là le travail essentiel de la vie spirituelle qui suppose l’acceptation des humiliations.

L’acceptation ce n’est pas la résignation. L’acceptation présuppose d’avoir fait sien cet adage thérésien "Tout est grâce". La résignation, elle, est de l’ordre de la démission et, fondamentalement, du manque d’Espérance. S’agissant, par exemple, de "l’escalier de la sainteté", Thérèse affirme qu’il ne faut se faire aucune illusion : malgré tous nos efforts nous n’arriverons jamais à en gravir la première marche. La résignation consisterait donc à abandonner, à arrêter les efforts. Alors que l’acceptation serait ce constat joyeux de se retrouver comme un petit enfant au pied d’un escalier et de savoir, qu’à un moment donné, la mère et/ou le père, en haut, seront saisis de pitié et hisseront l’enfant jusqu’à eux,
- l'humilité du publicain (Luc 18,9-14), c'est-à-dire se reconnaître pécheur : inutile d’insister. Sinon pour souligner l’importance des sacrements, du sacrement de réconciliation en particulier (le vêtement blanc d’Apocalypse 3,5) pour que la grâce puisse à nouveau circuler dans le tissu relationnel du Corps mystique que nous formons et puisse se propager vers nos mystérieux voisins dans ce Corps, que nous ne découvrirons qu’après notre entrée au ciel. Qui sont nos vrais voisins ? Ceux qui ont demandé à s’occuper de nous là-haut : "Combien de fois ai-je pensé que je pouvais devoir toutes les grâces que j'ai reçues aux prières d'une âme qui m'aurait demandée au bon Dieu et que je ne connaîtrai qu'au Ciel (CJ 15 juillet) ? Ou encore ceux dont tout nous sépare – milieu social, âge, qualités naturelles… – mais avec qui nous nous sentons en "affinité d’âme". Voilà donc pour l’englobant.

Pour le reste il importe d’être au clair avec la question des origines et la question de ce qu’on appelle "les fins dernières". Il faut se laisser saisir par l’effroi et la gratitude :
- l’effroi de l’énormité du péché des origines et de la possibilité réelle de se damner (cf. Le courage d’avoir peur, du Père Molinié),
- et la gratitude pour ce salut qui, malgré tout, nous a été donné gratuitement mais qui a coûté très cher à Dieu : "Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée" dira Jésus à sainte Angèle de Foligno.

La question du ciel doit vraiment mobiliser notre vie, notre dynamique spirituelle : tout chrétien est appelé à la vie mystique et, d’ores et déjà, doit imaginer sa vie dans le Royaume. La question qui s’impose d’elle-même est bien de savoir à quoi l’occuper. Quand Thérèse dit : "Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre" (CJ 17 juillet), avons-nous ce même désir ? C’est la question fondamentale de la vocation, des charismes qui nous ont été donnés et ne s’éteignent pas après notre mort. Nous sommes à jamais des vivants.

Notre mission est nécessairement limitée sur cette terre mais elle pourra se déployer là-haut autant que nous le voudrons, ce n’est pas le Seigneur qui l’en empêchera. Haut

JCH

Bibliographie
  • Les documents du magistère sur le culte marial; site Marie de Nazareth
  • Le courage d'avoir peur, Père M-D Molinié, éd. Cerf, 1976
  • La nuit comme le jour illumine, Wilfrid Stinissen, éd. du Carmel, 2005
  • La vie dans l'Esprit , Jean-Claude Sagne, éd. Salvator, 2012
  • L'itinéraire de la vie spirituelle, Bernard Peyrous, éd. de l'Emmanuel, 2003
  • Le combat spirituel, Lorenzo Scupoli, en fichier pdf
  • Le Dieu inconscient, Viktor E. Frankl, InterEditions, 2012
  • Le psychique et le spirituel, Denis Biju-Duval, éd. de l'Emmanuel, 2001
  • Psychologie et vie spirituelle, Christus n° 210, mai 2006
  • Psychologie et spiritualité, enjeux pastoraux, D. Struyf et B. Pottier, éd. Lessius, 2012
  • Expérience spirituelle et psychologie, Jean-François Catalan, DDB, 1993